You are currently viewing Martine Lusardy vit, rêve et dialogue avec les imaginaires hors normes

Martine Lusardy vit, rêve et dialogue avec les imaginaires hors normes

Depuis 1994 Martine Lusardy dirige La Halle Saint Pierre, musée parisien à l’esprit coopératif dont la mission première est de montrer toutes les formes de la création hors normes : art brut, art singulier, art populaire contemporain. Avec des expositions thématiques ou dédiées à l’Art Brut d’un pays, dans une démarche prospective hors des lois du marché, La Halle Saint Pierre fait dialoguer les imaginaires. Martine Lusardy nous explique que les visiteurs ne viennent pas y chercher un savoir mais une expérience sensible.

Son aventure avec La Halle Saint Pierre et l’Art Brut est passionnante. Artistes Actuels vous en livre un aperçu.

Rendre visible l’invisible, la mission originelle du musée La Halle Saint Pierre

Dans les années 80, artistes, collectionneurs et amateurs d’Art Brut se sentent orphelins depuis le départ de la collection de Jean Dubuffet pour Lausanne. De plus, l’art brut demeure encore confidentiel malgré le succès retentissant de l’exposition « Les singuliers de l’art » au musée d’art moderne de la ville de Paris (MAMVP) du 19 janvier au 5 mars 1978.

Ouvert en 1986, La Halle Saint Pierre héberge alors deux entités, le « musée en herbe » et un musée d’art naïf. Précurseur, le musée en herbe propose pour le public enfant des activités pédagogiques et des ateliers artistiques. Il sera imité par la plupart des musées et perdra son attrait. Le musée d’art naïf se limitant à une collection axée sur le réalisme socialiste yougoslave des années 70, sans aucun des grands noms de l’art naïf, aura beaucoup de difficultés à dynamiser sa programmation. En perte de vitesse, ces deux entités sont remplacées en 1994 par le musée actuel dont Martine Lusardy prend la direction.

Sa première exposition « Art Brut et Cie, la face cachée de l’art contemporain » ouvre une nouvelle ère en rassemblant les collections francophones d’Art Brut : Lausanne, collection de L’Aracine. La Fabuloserie, musée de la Création franche de Bègles, collection Cérès Franco et le petit musée du Bizarre en Ardèche.  

Art Brut, une histoire de passionnés à la rencontre des imaginaires et des singularités

Si l’intérêt pour l’Art Brut touche aujourd’hui tout le grand public ainsi que les collectionneurs, les institutions, la recherche, les média et le marché de l’art, il n’a longtemps intéressé que quelques passionnés éclairés. Il ne faut pas oublier que l’intérêt pour ’Art Brut s’est développé à partir « des collections privées constituées par des artistes dont l’œil, riche de l’expérience de la création, est capable de repérer l’originalité et la singularité artistique des autres » : collection Dubuffet, collection d’Alain Bourbonnais, collection de L’Aracine notamment.

L’Art brut est indissociable de la personnalité de Jean Dubuffet qui a réuni sous son appellation « Art Brut » des formes d’art jusque-là marginalisées, n’appartenant à aucune école ou mouvement artistique.

« La démarche de Dubuffet n’est pas esthétique mais anthropologique. Il s’intéresse à la création non seulement du point de vue artistique, mais également du point de vue social et mental. Il développe une analyse très critique de la culture élitiste dominante qui enferme la création dans des normes.  Il inverse le référentiel de valeurs, et démontre que le génie artistique peut se trouver chez l’Homme du commun, qu’il n’est pas besoin de capital culturel ou de Savoir pour créer et pour être digne d’intérêt. »

Martine Lusardy, découvreuse de talents, prospectrice et activatrice d’art passionnée

« Un musée qui collectionne les expositions » 

Par définition, un musée a une double mission : conserver et éduquer. La Halle Saint Pierre n’a aucune collection à conserver, elle montre et collectionne les expositions : elle en compte 90 à son actif.

Depuis « Art Brut et Cie, la face cachée de l’art contemporain », le musée a développé  un réseau actif de relations avec les artistes, les collectionneurs et d’autres institutions à travers le monde

Avec son équipe ou avec des curateurs extérieurs, elle prospecte au-delà de l’ancrage originel occidental des découvertes de Dubuffet : USA, Brésil, Japon ou Iran …

Ses collaborations avec les collections privées permettent de montrer un autre versant de la notion de collection : en face à de la collection institutionnelle fondée sur les critères « objectifs » de l’Histoire de l’art, la collection privée fondée sur la passion du collectionneur est subjective. Cette dernière s’autorise des associations et des dialogues entre les œuvres sans tenir compte des écoles et des mouvements.

Son dialogue avec les curateurs étrangers l’aide à construire des expositions variant les points de vue.

Personnellement, Martine ne collectionne pas mais elle vit avec les œuvres et rêve des œuvres. Les œuvres sont sa richesse intérieure, elle n’a pas besoin de les posséder.

La Halle Saint est une réussite collective, celle de son équipe de 16 personnes qui anime outre les expositions, la librairie, le café et la galerie en entrée libre du RDC. Les expositions et la librairie de La Halle Saint Pierre sont indissociables. La librairie, fondée en 1986 par Pascal Hecker et Laurence Maidenbaum, est bien sûr spécialisée sur l’Art Brut, son exigeante sélection met aussi en avant les cultures des pays à l’honneur lors des expositions (Brésil, Japon, Iran…)

Si l’art contemporain a ses mécènes et ses afficionados, l’art brut a son Public 

A La Halle Saint Pierre, c’est le public varié qui finance en grande partie le budget. Son succès repose sur un subtil équilibre :

« donner au public ce qu’il a envie de voir tout en l’emmenant plus loin en lui offrant une expérience fondée sur le sensible et l’imaginaire. Lui faire découvrir, à travers d’autres cultures, un ailleurs artistique et culturel, avec d’autres visions et représentations du monde ».

Les expositions de La Halle Saint Pierre font référence dans leur domaine. Martine Lusardy a le don de repérer les talents et de les présenter. Elle met l’accent sur les rapports humains tant dans son rôle de commissaire d’exposition que dans la vie du lieu via le café, la librairie et la galerie du RDC.

L'Art Brut, un Art de la résistance face à la marchandisation

Martine Lusardy considère que l’Art Brut en tant qu’art de la résistance (il résiste contre la perte de notre innocence d’enfant) résistera toujours face à la marchandisation.

« Les personnes enfermées dans des Asiles, mis hors de la société, étaient des objets d’études, « des rebuts », plus considérés comme des êtres humains : c’étaient des cas cliniques.

A travers leur création, les internés redevenaient sujets, retrouvaient l’estime d’eux-mêmes. Créer leur permet de se redresser, de reconstruire  un moi disloqué et de redevenir un sujet de leur propre vie.

Ils ne créaient de façon gratuite et désintéressée, sans égard au regard ou jugement d’autrui.

 

Quelques psychiatres humanistes et des passionnés avertis ont commencé à les regarder d’un point de vue artistique et non plus clinique. »

Ainsi, l’Art Brut casse-t-il les catégories et les concepts.

« La fréquentation des œuvres d’Art Brut rend plus sensible à l’altérité, à la différence. »

Sur le marché, les prix atteints par les œuvres brutes semblent dérisoires comparés à ceux de l’art contemporain (600 000 € maximum versus des dizaines de millions)

« Les spéculateurs recherchent par définition un retour rapide sur investissement, or l’Art Brut nécessite d’attendre longtemps pour voir une cote bondir et sur les découvertes plane beaucoup d’incertitudes. Hors les historiques présents à Lausanne dont la stabilité de la cote est garantie. »

Le marché de l’Art Brut demeure trop volatile et aléatoire.

« L’art brut nous touche car il est profondément humain. il surgit d’une nécessité intérieure qui unit pensée, corps et émotions sans dissociation. Les créateurs de l’art brut nous fascinent, nous touchent, nous éprouvent parce qu’ils élargissent notre vision du réel en suivant les voies magiques, surnaturelles, irrationnelles de l’imaginaire, que nos univers familiers ont occultées. »

L’Art Brut nous montre ce que nous avons perdu, l’enfant en nous qui a disparu : et cela ne s’achète pas !

Image de La rédaction

La rédaction

Plaisir et émotion des découvertes artistiques

Laisser un commentaire