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Photo Lucien Humbert

Entretien avec François Deneulin, galeriste

L’Art NFT est-il le nouvel eldorado du marché de l’art ? François Deneulin pense que non !

Collectionneur et galeriste éclectique, François Deneulin soutient les artistes du Burkina Faso à travers l’agence Deneulin-Traoré qu’il a co-fondée.

Il se décrit tel « un ours, à la fois amoureux de l’humanité mais bien souvent désespéré de ses soubresauts, qui se réfugie dans le contact des œuvres pour ne pas en désespérer. »

Nous l’avons rencontré et échangé avec lui au sujet de l’Art NFT. Ce qu’il nous a dit est passionnant !

François, vous avez réagi de façon critique à l’article d’Artistes Actuels sur le NFT Art. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Marché de l'Art NFT, une niche ? 

Echangeons sur ce nouvel eldorado de l’art ! Qu’est-ce qu’un NFT ? Un fichier numérique certifié unique par un blockchain, donc une virtualité, le terme objet ne pouvant s’appliquer.

A qui peut s’adresser cet art ?

Si vous prenez un panorama des collections et de l’intérêt porté par les collectionneurs, il y a de fortes chances qu’à moyen terme, il s’agisse d’un marché de niche au même titre que l’art vidéo.

Oeuvre d'art : objet à charge et art de l'expérience

De mon point de vue de collectionneur, un objet d’art est une trace singulière inutile laissée par une humanité. Ce qui m’intéresse c’est l’adéquation entre une présence transmise par l’objet physique et une élaboration intellectuelle.

Un objet d’art est un objet à charge. L’art vidéo ou l’art chorégraphique se construisent comme un art de l’expérience, expérience pouvant être renouvelée. Dans ces cas, vous ne possédez pas l’objet à charge mais seulement le vécu de l’expérience.

Virtualité et propriété des oeuvres d'art

Peut-on posséder une virtualité ? J’en doute ou du moins, je ne le ressens pas. Y a-t-il une expérience vécue à afficher une image virtuelle ? En quoi en avoir la propriété change son affichage sur un écran ? Il s’agit de la même virtualité sans aucune différence si ce n’est capitaliste !

 Si je souhaite garder une trace singulière de l’histoire humaine, la simple propriété ne remplit pas cette fonction.

Mais le NFT permet de certifier une œuvre d’art digitale. Dans un monde où tout ce qui est digital est duplicable à l’infini, n’est-ce pas important ?

Oui l’idée de cette certification informatique décentralisée peut sembler à priori bonne. A condition de fermer les yeux sur le coût énergétique et écologique de ce système…

A l’heure où l’on commence à questionner la prolifération des fermes de serveurs en contradiction direct avec l’urgence écologique, je ne suis pas sûr que ce soit une chose que j’aimerais soutenir !

Un art absolument pas écologique et avec des risques techniques !

Sans compter, les risques techniques. Il suffit de regarder ce qui est arrivé à Todd Kramer (le galeriste New-Yorkais Todd Kramer a récemment perdu 2,2 millions de dollars de NFT à la suite d’une escroquerie. NDLR).  Comme il s’agit d’un système décentralisé non étatique, se pose la question de qui et de comment intervenir dans des affaires de ce type.

S’en compter la prolifération de Art NFT sans en avoir les droits d’auteurs. Regardez la création de NFT autour du travail de Picasso !

Validation, certification sans failles pour ce nouveau marché de l'art ?

Se pose aussi la question de la source du NFT. Nous nous basons sur un système infaillible de certification, mais qui valide le démarrage du NFT ? Qui vérifiera que la base est saine quand il y aura de multiples couches d’acquéreurs ? Comment après le décès d’un artiste se passera l’introduction de son travail en NFT ? Qui le produira, comment, avec quelle certification de départ ?

Comment considère-t-on un faux NFT produit par l’artiste lui-même comme Dali a produit lui-même des faux de son travail en signant des feuilles vierges ? Avec toutes ces questions, quel crédit pouvons-nous donner à une telle certification ?

Reste la question de la rémunération des artistes digitaux. Il y a de grands artistes digitaux qui font autre chose que des Pokemons. Avant les NFT, à part l’impression sur papier, ils ne pouvaient gagner leur vie. Depuis les NFT, ils ont enfin une solution. Qu’en-pensez-vous ?

La rémunération des artistes, c’est bien là que les choses se compliquent. Quel que soit le médium, c’est un sujet difficile.

Je ne pense pas que les NFT vont changer grand-chose si ce n’est grâce à ce fantasme de la spéculation qu’induit ce nouveau Far West.

Si vous voulez, c’est comme l’emballement sur le marché de l’art contemporain africain – un peu essoufflé actuellement – où des investisseurs et rêveurs se précipitent sans grand discernement. Tant mieux pour les artistes africains qui en tirent un revenu.

Avec la difficulté pour l’art numérique de ne pas pouvoir être “décoratif” dans le sens où ce n’est pas un objet que l’on peut facilement mettre au mur et la difficulté de ne pas être “matériel”. Sans compter que si le travail de l’artiste numérique n’a pas une singularité forte par rapport au médium, si elle n’est que production d’image, pourquoi s’intéresser à une image numérique virtuelle alors qu’une peinture / photo /impression matérialisée fait la même chose ?

Bien souvent un artiste tire un revenu suffisant de son travail parce qu’il a eu la chance, soit de bien naitre, soit d’avoir croisé un marchand bien né.

On vend souvent de l’art par réseau et cooptation, rarement seulement sur la qualité du travail et de la recherche. Et il faut de la part de l’artiste, soit beaucoup d’abnégation pour jouer le jeu, soit être lui-même convaincu du milieu qui le soutient.

Dans l’art, on croise malheureusement peu de personnes “amateurs” dans le bon sens du terme.

Personnellement, je préfère une approche à la Antoine de Galbert (mécène français, fondateur de la Maison Rouge, espace d’exposition, fermé en 2018) qu’à celle d’un François Pinault. L’un est un curieux éclectique de l’humanité, l’autre un spéculateur et homme d’affaires.

Mais je n’hésiterais pas à vendre une œuvre à l’un comme à l’autre afin de pouvoir rémunérer un artiste !